Le mouvement #SpeakingOut a-t-il encore du sens ?9 min de lecture

Chronique écrite le 25 juin 2020, plusieurs jours après qu’une vague de lutteurs se soient fait accuser de mauvais comportements de la part de plusieurs femmes.

Le titre peut sonner à première vue comme une provocation mais le sujet mérite vraiment d’être abordé.

Il y a tout juste une semaine, David Starr a fait irruption dans l’actualité lutte après qu’une ex ait décidé de publiquement révéler au grand jour qui il était vraiment. Il est ainsi reproché à l’américain une manipulation mentale et émotionnelle mais surtout d’avoir violé plusieurs femmes, visiblement plusieurs ex-petites amies. Dans la foulée, Starr s’est pris la foudre en se faisant lâcher par toutes les promotions qui le bookaient jusqu’ici et plus largement, par tout le monde de la lutte. Malgré son mea culpa et sa défense sur le fait d’être un prédateur sexuel, la carrière du lutteur semble dorénavant terminée et depuis il se cache, désactivant son compte Twitter pour se faire oublier.

C’est suite à ce message que le mouvement #SpeakingOut a vu le jour. Le but était de libérer la parole des femmes afin d’évoquer tous les comportements déplacés de la part des hommes du monde de la lutte. Les hommes avaient également la possibilité d’en faire de même, mais seuls Keith Lee et TJP se sont présentés comme des victimes, une goutte d’eau devant la tonne de témoignages féminins qui sont arrivés. A chaque nouveau témoignage avec la dénonciation d’un ou plusieurs lutteurs, Twitter félicitait massivement la victime ayant oser prendre la parole et plus se cacher. A contrario le lutteur désigné se faisait basher et peu importe ce qu’il disait ensuite, il était coupable.

Le mouvement #SpeakingOut a eu beaucoup de bon. Cela a permis de débusquer des lutteurs ayant pris un peu trop la confiance et se sentant intouchable. Le nom de Joey Ryan revient forcément en tête. Si on peut douter de la véracité d’un tweet dénonciateur, voir une quinzaine de femmes différentes, s’exprimant souvent à visage découvert, évoquer l’attitude déplacée du lutteur ne peut être considérée comme une simple jalousie et la volonté de profiter du moment pour le faire tomber. Même si Ryan était un worker très apprécié, le fait d’apprendre tout cela à son sujet, avec des histoires qui se recoupent et le lutteur lui-même faisant un mea-culpa et de facto confirmant, ne peut que décevoir et pousser les fans à blacklister Ryan. Est-ce que le monde de la lutte se portera mieux sans un nom aussi connu que celui de Ryan ? C’est probable que oui.

Très clairement le mouvement a permis de faire réaliser que personne n’était intouchable ni indispensable. Cela ne peut qu’être bénéfique au business avec un avertissement évident pour les lutteurs que toute sortie de route peut être significative de fin de carrière. Il y eut cependant un tournant avec Matt Riddle. La lutteuse Indy Candy Cartwright l’a ainsi accusé de l’avoir menacé de la violer puis de l’avoir obligé à lui faire une fellation. Pour la première fois depuis le lancement du mouvement, la personne désignée a cependant défendu de manière véhémente ce qui lui était reproché et évoqué le manque de sincérité de l’accusatrice. Alors que jusqu’ici tous les accusés faisaient profils bas, reconnaissaient des erreurs mais défendaient timidement ce qui leur était reproché, Riddle a lui été catégorique dans le fait que tout ce qui lui était reproché était faux. Voir également la femme du lutteur de Smackdown prendre la parole pour remettre en cause la parole de Cartwright faisait douter également.

Jusqu’ici il était plutôt compris que tout ce que les accusatrices disaient étaient vrais. Maintenant la question se pose à chaque fois de savoir si tout ce qui est dit sur Twitter est vrai ou non. D’autant plus que si les accusations se faisaient initialement à visage découvert, de plus en plus les dénonciations se font anonymement, ce qui a tendance à moins accorder de confiance aux propos accusateurs. Le ressenti au tour de cette seconde phase du #SpeakingOut est qu’il pourrait très bien être possible pour quelqu’un de mal intentionné de vouloir anonymement flinguer un autre lutteur pour X raisons en lui mettant sur le dos une fausse affaire. Si on pourrait penser qu’il s’agit d’une manière de penser purement masculine avec une forme de soutien de genre, de plus en plus de femmes, comme la lutteuse Barbi Hayden, alerte sur la dérive que pourrait prendre le mouvement.

On remarque effectivement que les faits reprocher au début du #SpeakingOut étaient particulièrement grave avec des cas de viols ou d’abus sexuels. Les nouvelles « affaires » s’avèrent elles de moins en moins grave. Il y a actuellement une tendance à vouloir reprocher aux entraineurs de se montrer trop stiff. Le premier réflexe est déjà de se dire que les entrainements lors des années 90 ou 2000 devraient probablement être pires mais cela n’est pas un vrai argument de défense. Dans ces cas d’entrainements trop stiff, seul le point de vue de la victime est connu et pour de nombreuses personnes sur Twitter, considéré comme la seule vérité. Les reproches sont toujours les mêmes également: entrainement trop violents, bleus sur le corps, violence verbale, intimidations, abus de pouvoir. Si nous n’étions pas sur un site de lutte, on aurait pu penser que l’on parle du parcours de formation de l’armé. Vivement que les bizuts de la république prennent la parole pour se plaindre. Sauf que la lutte est un sport physique et les blessures peuvent intervenir à tout moment. Des coachs autoritaires, il y en a partout à partir du moment où une relation de hiérarchie entre deux personnes existe. Le fait d’être violent avec des mineurs ? Oui c’est logique vu que l’on retrouve énormément de mineurs aux entrainements. Que doit-il être fait alors ? un entrainement à la carte pour les mineurs ? Les interdire avant l’âge de maturité ?

Ces derniers jours du mouvement montrent également l’évolution néfaste du #SpeakingOut. Alors qu’au début tous les cas d’agressions sexuelles étaient des actes pénalement condamnables, on s’en éloigne progressivement. Déjà le cas des entrainements trop stiff est dans la zone grise du condamnable. Une nouvelle vague vient d’arriver il y a peu cependant, celle du tout à fait légal mais on veut montrer que l’accusé est quand même un salaud. Dans ces cas-là, l’exemple de Darby Allin est parfait avec la plainte d’une ex. Comme rien n’est faisable légalement envers l’accusé, l’accusateur semble systématiquement chercher à grossir le trait en évoquant des blessures et actes qui sont invérifiables. C’est ainsi que les termes de « manipulations mentales » et « traumatismes émotionnels » sont de plus en plus utilisés par les victimes pour s’attirer la sympathie de la twittosphère et faire passer l’accusé pour un vil manipulateur. Allin se retrouve ainsi dans cette situation. Son ex-petite amie lui reproche ainsi d’avoir eu une volonté différente de la sienne et d’avoir essayé de voir son idée aboutir. Dit de cette façon cela ressemble à une relation de couple ordinaire mais saupoudré de manipulation mentale et traumatisme émotionnel, avec un parti pris évident dans la présentation des faits et l’assurance que la première version est généralement interprétée comme vraie, Allin passe du coup pour un salaud.

Contrairement à ce que les derniers paragraphes pourraient le laisser penser, le mouvement #SpeakingOut a eu énormément de bons. Cela a permis de faire du tri dans le monde de la lutte et le business repartira, tant bien que mal, sur de bonnes bases. La nature ayant horreur du vide, les gros noms depuis blacklistés seront très vite remplacés. L’inconvénient est que son objectif est trop large. L’idée initiale de ne plus taire les comportements inadmissibles du monde de la lutte était noble. Les faits reprochés n’ont cependant pas tous la même gravité. Un Darby Allin et un Joey Ryan se sont ainsi tous les deux pris le hashtag #SpeakingOut dans la gueule alors que leurs cas sont diamétralement opposés. Alors que l’on aurait pu penser que le mouvement visait à nettoyer les mauvaises pratiques du business de la lutte comme lors des shows ou des entrainements, le hashtag passe maintenant aux reproches faits aux lutteurs dans leur vie privée et n’ayant plus aucun lien direct avec le monde de la lutte. Pas sur que le hashtag #SpeakingOut arrive à avoir le bras si long au point de changer jusqu’à la société civile.